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Et si le Bouddha était autiste ?



Voilà plusieurs années que je pratique et étudie les préceptes du Bouddhisme, et plus j'étudie la neuro-diversité, plus je vois de liens entre ces deux sujets, qui pourraient sembler éloignés. En fait, pas tant que ça. Mais lorsqu'on voit ce genre de représentations, qui portent tant de connotations culturelles, souvenons-nous bien que derrière l'image, il y a l'histoire d'un homme, et un homme assez atypique.


Il y a beaucoup de plus de ponts qu'on pourrait le croire entre la discipline Bouddhiste faite d'austérité, de recherche intérieure, de prières, de pratiques de dévotion, d'attention à sa respiration, et la neuro-diversité qui évoque comment certaines connexions neurologiques amènent des individus à avoir des personnalités et des comportements singuliers, hors de toute norme et incompris de la majorité. Un point commun serait la somme des stéréotypes qui empêchent de vraiment comprendre les deux sujets. Un autre point commun pourrait être la capacité de voir le monde autrement, dans le sens que ce que nous prenons pour réel n'est souvent qu'une illusion (nos désirs, nos émotions, nos pensées, notre sensation d'être des entités séparées etc...), cette illusion qui amène au thème central du Bouddhisme : la souffrance. Car la souffrance est un processus qui se déroule bien dans notre cerveau, et si la neuro-science moderne accède à cette compréhension depuis peu, la science Bouddhiste l'avait révélé il y a longtemps. Comment trouver le lien entre cette souffrance d'être, que peuvent vivre la majorité des atypiques, et la recherche du Nirvana, de l'éveil ? Je ne sais pas, en tout cas pas encore, mais voici une piste : la sensation d'être un individu séparé des autres, de "vivre avec la conscience de son égo" / "un soi séparé des autres", serait une composante de vie que les autistes n'ont pas (ce qui en terme Bouddhiste pourrait se traduire comme un état d'éveil).


Pour comprendre de quoi je parle, lisez cet article et regardez l'image en dessous (pourtant de 2014) :


"Les images montraient que les pensées d'interactions sociales chez les neurotypiques incluaient clairement une activation dans des régions indiquant une représentation du "soi". Mais, cette activation était à peu près absente dans le groupe des autistes.

"Lorsqu'on leur demandait de penser à persuader, adorer ou étreindre, les participants neurotypiques s'incluaient dans leurs pensées; ils faisaient partie de l'interaction. Chez les autistes, la pensée ressemblait plus à considérer une définition de dictionnaire ou regarder une pièce de théâtre, sans l'implication du soi", explique le chercheur."


Je n'ai trouvé à ce jour qu'un ouvrage en français qui explique l'autisme avec une vision Bouddhiste. L'autisme ou l'enfant éternel. L'auteur, pratiquant Bouddhiste et père de deux enfants autistes, y explique que la résistance qu'ont les autistes (et d'autres atypiques) à intégrer notre monde, à incarner leur corps, vient du fait qu'ils connaissent déjà la grâce de l'éveil, et refusent d'en sortir. Je trouve cela renversant, car en même temps, la philosophie Bouddhiste nous apprend à nous détacher de toute volonté de rester dans un état particulier, pour accepter l'entièreté de notre condition humaine sans nous y attacher.


A force de réfléchir à ce sujet, j'ai eu il y a quelque mois une intuition étonnante, soudaine :


« Et si Bouddha était autiste ? »


C'était la seule explications à cette énigme. Car si vous avez du mal à rester assis une heure, à suivre le mouvement de votre respiration, à laisser passer tout désir, pensée, émotion, dites-vous que cet homme (je parle bien du Bouddha historique, le prince Siddhartha Gautama) a dédié plusieurs semaines à ce processus, non-stop. Une telle ténacité, une telle volonté d'aller au bout d'un questionnement si profond, un intérêt si restreint pour une idée qui semble si insolite, originale, mais si essentielle : "Comment abolir la souffrance ?"


Il n’a fallu que d’une recherche google pour confirmer mon intuition, et découvrir cet article, que j’ai traduit et arrangé (essayez de trouver en français, il n'y a rien sur le sujet). Merci à David Goren pour cette contribution, lui qui a peut-être eu la même révélation que moi. Source : https://the-art-of-autism.com/why-i-think-buddha-shakyamuni-was-on-the-autism-spectrum/


« Ne crois que ce que tu juges toi-même être vrai après avoir été éprouvé à la flamme de ton expérience. Sois toi-même ton propre flambeau. » Bouddha


Evolution et diversité


La biodiversité comprend la multitude des possibles. Chaque espèce s’est adaptée à son terrain d’évolution et au sein de chaque espèce existent une diversité d’êtres (dans le sens d’individus comme dans le sens de manière d’être). On a découvert une variété de sexes, de manières de se reproduire, des régimes alimentaires entre les espèces, et même des traits personnalités qui distinguent certains individus de leur espèce, de leur groupe. La nature s’est diversifiée à partir d’un potentiel infini puisque chaque potentialité apparait à mesure que des changements nécessitent de s’adapter. Ainsi, il semble logique que votre chat puisse avoir un caractère différent que celui de votre voisin, que l’oiseau qui chante sous votre fenêtre au matin entonne des variations subtilement différentes qu’un autre vivant en pleine forêt.




« C’est un fait déjà bien connu des ornithologues qui étudient les populations d’oiseaux : d'un kilomètre carré à l'autre, ils détectent des différences dans la tonalité des chants. "A plus grande échelle, les variations peuvent être liées à l’habitat. En forêt, les chants aigus se propagent plus facilement que les sons graves. Au fil du temps, des "dialectes" vont donc s’implanter. Une hypothèse : les femelles veulent avoir des petits "à la mode", ce qui passe aussi par le chant. "Plus le chant est typique de la population, plus les femelles sont attirées. Cela conduit à une stabilisation des accents : si un individu arrive avec un accent différent, il risque de ne pas être sélectionné » Source : Sud Ouest – 18.12.2011


De la même manière, on peut imaginer que le manque de compétences sociales chez l’humain peut être compensé par des dons uniques. Ces atouts peuvent inclure une pensée indépendante, vive et profonde, ainsi qu'une capacité impressionnante à se concentrer, parfois sur un domaine très étroit, très précis. Cette pensée indépendante, cohérente et ininterrompue qui peut amener aisément à l’état de Flow, cette caractéristique que possèdent les personnes autistes peut être due au manque de stimulation sociale et à la façon dont ils stimulent leur esprit de l'intérieur. Alors qu’on reconnait ces traits chez de grands savants des siècles derniers, certains récits millénaires pourraient nous aider à découvrir une personnalité atypique qui a vécu il y a 2 500 ans.


Bouddha : prince atypique


C’est l'histoire d'un enfant qui ne joue pas avec les enfants de son âge et préfère être seul, principalement dans le jardin, près des arbres. Il se tient à l'écart de la vie bruyante et légère des jeunes gens du palais royal. Il n'est pas en mesure de participer à la vie sociale du palais, il a des opinions très différentes des autres et développe ses propres normes morales. Bien qu'il réside dans un palais royal où il y a peu de souffrance physique, il réfléchit beaucoup au sens de la vie et de la souffrance. Il est très compatissant à l'égard de la souffrance des animaux, tels que les cygnes. Dès l'enfance, il fait preuve d'une grande indépendance d'esprit et d'une grande vivacité d'esprit. De son adolescence jusqu'à plus tard, nous apprenons qu'il évitait toute intimité avec les femmes. En conséquence, il n'a eu qu'un seul enfant, à l'âge de 28 ans, soit 12 ans après son mariage. Il s'agit peut-être d'un événement unique d'intimité dans sa vie.


Après avoir quitté son palais à l'âge de 29 ans pour vivre dans les forêts de l'Inde, l’histoire raconte qu'il alla étudier avec les plus grands maîtres de son temps pour résoudre sa quête la plus profonde : trouver le moyen de sa libérer de la souffrance.



Curieux, il expérimenta jusqu’au bout les méthodes prescrites, qui incluaient l’ascétisme (voir image, imaginez ce qu'il a du se faire endurer), la maîtrise de la respiration, ce durant 6 années. Insatisfait, il finit par quitter ces maîtres, ne se sentant pas à sa place juste, avec l’idée fixe de rechercher une vérité plus profonde, et surtout, par lui-même.


Sa persévérance est telle qu’il a cherché des mois durant, seul, en suivant ses propres méthodes. Et après avoir médité 49 jours sous l‘arbre de la Bodhi, il atteint l’illumination, la découverte de la réalité ultime, le Nirvana. Dès lors, cet homme fut appelé Bouddha, l’éveillé.


Sa méthode, la voie médiane, nous enseigne à vivre sans rechercher indéfiniment les plaisirs du monde, tout en ne rejetant pas notre condition humaine. Elle est représentée ci-dessous par la fluidité des courants, son esprit vaste, le lotus de la sagesse, et le bol de riz, qu'il accepta de manger après avoir trouvé l'éveil.


L’histoire nous dit que même après avoir atteint l'illumination et être devenu enseignant, il est resté éloigné des autres. On le décrit soit en train de prêcher à l'ensemble de la communauté, soit à s'entretenir avec des individus en tête-à-tête. Nous apprenons qu'il se tenait à l'écart des forums bruyants et des gens qui parlaient de sujets de la vie quotidienne et de commérages.


Cette vie exceptionnelle du Bouddha historique est richement documentée dans les Sutras bouddhistes (dont le Buddhacharita) et dans de nombreux récits connus. Avec l'ensemble de ces récits, nous pouvons nous faire l’image fiable d'une personne présentant des qualités autistiques :

- Interactions sociales limitées : tendance solitaire voire ascétique

- Comportements répétitifs : son enseignement est basé sur la pratique de la méditation, quoi de plus répétitif que de s'asseoir pour méditer tous les jours ?

- Isolation : besoin d'être seul pour garder son bien-être

- Intérêt spécifique : 6 ans de vie pour une question existentielle, et le reste de sa vie à en parler

- Idées fixes : il quitta une vie princière à la recherche d'une vérité que très peu d'hommes osent rechercher aussi sincèrement

- Troubles de l'alimentation : il s'est infligé des jeûnes et conditions de vie drastiques pour pousser son corps à bout, croyant atteindre l'éveil ainsi.


Qui d’autre qu’un autiste pourrait être aussi persévérant dans un domaine aussi anodin ? Comment avoir une telle persévérance pour rester à méditer plusieurs semaines ? Résister à tout envie de bouger, de créer, de devenir, est une pratique si simple, et en même temps terriblement dur. N’importe qui serait tenté de retrouver quelques délices ou plaisirs de la vie, moi le premier. Cet entêtement prodigieux est un trait commun de nombreuses personnes autistes, comme celle d’avoir des idées novatrices. La philosophie diffusée par Bouddha, qui devint le Bouddhisme, était en effet novatrice à l’époque.


Ténacité : Le trésor des atypiques


Cela rappelle tout à fait l’histoire du Facteur Cheval. Ferdinand Cheval est un homme simple né au 18ème siècle, solitaire, têtu, qu'on qualifierait probablement d'autiste Asperger de nos jours, dont le potentiel a sommeillé jusqu’à ses 43 ans.


Facteur passionné par son métier, il parcourait 30 km par jour pour distribuer le courrier dans la Drôme, et durant ces longues marches, je peux imaginer qu’il devait passer ces longues heures en solitaire à rêvasser, à écouter les oiseaux et observer les nuages. A cette époque arrivaient les premières cartes postales qui présentaient les splendeurs de l’Asie : de grands temples hindous et animaux exotiques tel que l’éléphant, jusque-là méconnus en Europe. Que ces images enflamment son imagination, je peux le croire, mais de là à créer dans sa tête un palais qu’il fabriquerait ensuite de ses propres mains ? Comme lui je partage la passion de la boulange : le plaisir de travailler une pâte à pain, geste qui ancre, canalise et calme. Comme lui, mes longues marches font naître des centaines d’idées. Et je sais comme il peut être difficile pour les mettre en réalisation : je connais dans mon entourages de nombreux atypiques qui se voient bloqués par la difficulté à achever les œuvres qu’ils entreprennent.


Pour ne pas sombrer dans la dépression, nous devons absolument nous remettre en permanence à l’ouvrage, c’est là notre seul salut. Voyez Bouddha, à méditer 49 jours sous un arbre, qu’a-t-on pu penser de lui ? Et lui, qu’a-t-il pensé des autres ? Comment lui est venu l’inspiration de ses sagesses ?


Le facteur Cheval, lui, dans ses rêveries, se mit à imaginer un palais, son palais, qu’il devait dédier ensuite à sa fille. Mais il lui fallut longtemps avant d’oser entreprendre sa magistrale création. C’est à 43 ans qu’il débuta les travaux, transportant la matériaux avec une simple brouette. Son palais, il savait comment le faire, malgré qu’il n’ait jamais construit quoi que ce soit : est-ce l’inspiration des cartes postales liée au désir d’offrir son palais à sa fille, ou le souffle du vent dans les arbres lui souffla-t-il des plans d’architectures, ou le souvenir d’une vie passée ?


Sa vision fut si claire qu’il allait travailler durant 33 années à construire son palais, bien qu’il soit veuf et que sa fille à qui il dévouait son palais mourut à 15 ans, malgré son emploi de facteur et ses longues marches, malgré les conditions de vies de l’époque (il travaillait aussi la nuit à une époque où l’électricité n’était pas présente dans les foyers), malgré le mépris des habitants, passant les chagrins et les moqueries, toutes ses émotions ont été canalisées dans son œuvre, dans sa créativité et son entêtement. Aujourd’hui, son œuvre de 12 mètres de haut et 26 de long est reconnu dans le monde entier (de même que la philosophie du Bouddha).

Autisme et Bouddhisme


Je pourrais imaginer que pour lui, le plus dure a du être de terminer son oeuvre. Connaissez-vous aussi cette épreuve : clôturer une oeuvre pour laquelle on a tant donné ? Pourtant il l’acheva en 1912, mais bien sûr pour mieux entreprendre un nouveau chantier : la construction de son propre tombeau, il avait alors 76 ans. On peut être certain, que de la même manière que les grands sages et mystiques, il avait une vision transcendante de la vie et de la mort. Il a même écrit ses inspirations spirituelle sur les murs de son palais. Lisez ci-dessous : n'était-il pas un véritable bouddhiste, plus réalisé que la majorité des pratiquants qui suivent les enseignements modernisés ? Malgré un décalage social et émotionnel, il est certain qu'il a vécu des expériences de grâce, lui permettant de nous ramener dans un langage humain, une sagesse pure qui remuait son être. Et voici la boucle bouclée pour lier bouddhisme et neuro-diversité.



Il écrit en 1905 : « Fils de paysan je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d'énergie. ».


On pourrait dire qu’il a tout à fait mit en pratique les paroles du Bouddha historique: "Si tu ne trouves pas d'ami sage, prêt à cheminer avec toi, résolu, constant, marche seul."


Le Facteur Cheval nous prouve qu’avec un soutien inconditionnel (même si ses deux femmes moururent avant lui), la stabilité d’un emploi (cela compte pour l’ancrage et la sécurité, et c'est un sujet fondamental pour les enfants qui ne trouvent pas d'activités qui les passionnent suffisement), avec une vision et une détermination à toute épreuve, que l’on peut faire beaucoup, beaucoup plus que ne le disent les autres, les médias, les idées reçues, les récits populaires, et les croyances de nos contemporains. Lui, comme le Bouddha, nous montrent que quoi qu’il arrive : il faut persévérer, envers et contre tout. Que lorsqu’on a un rêve, il faut aller au bout.


A présent, ne pourrait-on pas corriger notre vision des choses et voir les personnes "autistes" comme des êtres inspirés, éveillés, portant une sagesse qui nous trouble ?



Nicolas - Août 2023

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